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Europe et open source : une stratégie tardive pour rattraper un naufrage stratégique
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Europe et open source : une stratégie tardive pour rattraper un naufrage stratégique

L'aveu d'une dépendance technologique désormais assumée, mais qui arrive quinze ans trop tard

Europe : un plan pour l’open source, ou l’aveu tardif d’un naufrage stratégique

L’Union européenne a ouvert début 2026 une consultation publique destinée à bâtir une stratégie commune autour des écosystèmes numériques ouverts et de l’open source. L’objectif affiché est désormais assumé : réduire la dépendance technologique vis-à-vis d’acteurs extra-européens, renforcer la compétitivité des entreprises européennes, améliorer la cybersécurité et structurer un cadre industriel viable autour de l’open source (Commission européenne, Call for Evidence on Open Source Digital Ecosystems, janvier 2026).

Le constat est juste. Il est aussi terriblement tardif. L’open source constitue aujourd’hui l’infrastructure logicielle de facto de l’économie mondiale. Entre 70 et 90 % du code utilisé dans les systèmes critiques cloud, télécoms, finance, industrie, santé et repose sur des briques ouvertes.
L’Europe l’utilise massivement, mais n’en maîtrise ni la captation de valeur, ni la gouvernance industrielle, ni la trajectoire stratégique.
La Commission ne fait ici que formaliser un état de dépendance que les DSI sérieux vivent quotidiennement depuis plus de quinze ans.

Il faut le dire clairement : cette stratégie naît dans l’urgence, sous contrainte, et non par vision.

La Commission n’en est pourtant pas à son premier texte. Elle disposait déjà d’une stratégie open source interne (2020-2023), centrée sur l’usage et la contribution au logiciel libre au sein de ses propres services. Bureau open source, encouragement à l’inner source, publication de code, recommandations de sécurité : sur le plan technique, le document était cohérent.
Sur le plan systémique, il était insignifiant.
Rien qui ne change réellement la structure du marché, rien qui ne crée un choc industriel, rien qui ne remette en cause la domination des grands éditeurs propriétaires dans les appels d’offres publics et privés.

La consultation 2026 marque donc un changement d’échelle, au moins dans l’intention. Elle vise explicitement à couvrir l’ensemble du cycle de vie de l’open source : développement, maintenance, sécurité, intégration industrielle, modèles économiques, et articulation avec les autres textes européens sur le cloud et l’IA.
Le problème n’est pas ce qui est écrit.
Le problème est ce qui a été toléré pendant des décennies avant d’en arriver là.

Car cette situation n’est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat d’une mauvaise foi structurelle des décideurs publics et d’une complaisance durable vis-à-vis de fournisseurs dominants, essentiellement américains. Microsoft, Broadcom, Oracle, Amazon et consorts ont prospéré sur un double discours parfaitement accepté par l’Europe : d’un côté, l’exploitation massive de l’open source comme socle technique ; de l’autre, une captation totale de la valeur économique, de la gouvernance et des standards par des plateformes propriétaires.

Les alertes n’ont jamais manqué. Elles ont simplement été ignorées. Les projets de systèmes souverains, les initiatives Linux à l’échelle étatique, les tentatives de structuration de clouds européens ou de stacks open source industrielles ont été traités comme des lubies idéologiques, jamais comme des investissements stratégiques.
Trop complexes, trop risqués, pas assez alignés avec les intérêts à court terme.
Résultat : une dépendance profonde, assumée, et désormais reconnue officiellement… quand il n’y a plus vraiment d’alternative opérationnelle.

Ce qui rend le discours actuel particulièrement irritant, c’est que le problème n’est pas un déficit de compétences. L’Europe regorge de développeurs, d’architectes, de mainteneurs, de chercheurs et d’ingénieurs de très haut niveau. La question n’est même plus de savoir ce qu’est un développeur aujourd’hui : c’est un acteur clé de la chaîne de valeur numérique, un producteur d’infrastructure, un garant de la sécurité opérationnelle.
Le mythe de la pénurie sert surtout à masquer une autre réalité : l’absence d’appel d’air économique structuré.

Les talents sont là, mais ils ne sont pas employables à l’échelle industrielle européenne, parce que les modèles économiques dominants continuent de favoriser l’intégration de solutions propriétaires, la sous-traitance à des hyperscalers étrangers et la dépendance contractuelle longue. Continuer « comme on a toujours fait » est exactement ce qui a mené à l’impasse actuelle.
Imaginer que l’open source européen va émerger sans rupture culturelle, sans politique d’achat public agressive, sans financement massif et sans exigence de réciprocité industrielle relève de la pensée magique.
Dans le meilleur des scénarios, si un choc se produit maintenant, les effets structurels ne seront visibles que dans une décennie.

À cette incohérence économique s’ajoute une contradiction politique majeure. L’Union européenne affirme vouloir promouvoir l’open source, la transparence et la sécurité logicielle, tout en poussant en parallèle des projets comme le règlement dit « Chat Control ». Ce texte, sous couvert de lutte contre des crimes graves, introduit des mécanismes de surveillance automatisée des communications qui remettent frontalement en cause le chiffrement de bout en bout et les principes mêmes de sécurité logicielle défendus par l’open source. On ne peut pas, dans le même mouvement, prôner des systèmes vérifiables, audités, sûrs, et imposer des architectures de contrôle qui fragilisent volontairement les fondations cryptographiques.

Pour un DSI ou un COMEX, le message est limpide et inconfortable.
Il ne faut pas attendre que l’Europe règle le problème à votre place.
La stratégie annoncée peut servir de cadre, éventuellement de levier, mais elle n’aura d’effet que si les entreprises prennent leurs responsabilités. Cela implique d’internaliser les compétences critiques, de contribuer réellement aux projets open source structurants, de revoir les politiques d’achat, et d’assumer que l’open source n’est pas un moyen de réduire des coûts licences, mais un actif stratégique à gouverner.

L’Europe a fini par admettre qu’elle s’était mise elle-même dans une situation de dépendance technologique dangereuse. Le plan existe désormais sur le papier. Il est tardif, imparfait, et politiquement contradictoire. Mais il marque au moins la fin d’un déni.
La suite dépendra d’une seule chose : la capacité des décideurs économiques et techniques à cesser d’attendre des solutions institutionnelles et à construire, dès maintenant, une véritable souveraineté industrielle open source.

Sans cela, cette stratégie rejoindra la longue liste des textes lucides et sans effets.

Sources

[1] Commission européenne — Commission opens a Call for Evidence on Open Source Digital Ecosystems, janvier 2026 https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/news/commission-opens-call-evidence-open-source-digital-ecosystems

[2] Commission européenne — Open Source Software Strategy 2020–2023 https://commission.europa.eu/system/files/2023-02/fr_ec_open_source_strategy_2020-2023.pdf

[3] Open Source Observatory (OSOR) — Europe seeking input for its open source strategy https://interoperable-europe.ec.europa.eu/collection/open-source-observatory-osor/news/europe-seeking-input-its-open-source-strategy

[4] Help Net Security — EU call for evidence on open source ecosystems, janvier 2026 https://www.helpnetsecurity.com/2026/01/09/eu-call-for-evidence-open-source/

[5] ItsFOSS — EU Open Source Strategy Call 2026 https://itsfoss.com/news/eu-open-source-strategy-call-2026/

[6] Linux Foundation — Research on open source software supply chain and usage https://www.linuxfoundation.org/research

[7] Synopsys — Open Source Security and Risk Analysis (OSSRA) https://www.synopsys.com/software-integrity/resources/analyst-reports/open-source-security-risk-analysis.html

[8] OpenForum Europe — EU Open Source Policy Summit https://openforumeurope.org

[9] EU Open Source Policy Summit 2026 — official website https://summit.openforumeurope.org

[10] Electronic Frontier Foundation — After Years of Controversy, the EU's "Chat Control" Nears Its Final Hurdle https://www.eff.org/deeplinks/2025/12/after-years-controversy-eus-chat-control-nears-its-final-hurdle-what-know

[11] European Data Protection Board — Guidance and opinions on encryption and privacy https://www.edpb.europa.eu

[12] ENISA — Cybersecurity, open source and software supply chain risk https://www.enisa.europa.eu

[13] Commission européenne — Europe's Digital Decade: digital sovereignty policies https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/europes-digital-decade

[14] Commission européenne — Cloud and AI policy framework https://digital-strategy.ec.europa.eu

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